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Jean Starobinski

March 11, 2019

Jean Starobinski, exceptionnel historien des idées, “honnête homme” européen, est mort

C’était un homme de savoir exceptionnel, spécialiste de Rousseau et de Diderot, de psychanalyse ou de sémiotique, médecin aussi… Jean Starobinski le Genevois, mort ce 4 mars 2019, fut souvent l’invité des émissions de France Culture.

Le poète et philosophe Martin Rueff dit de lui qu’il était “le plus grand critique littéraire de la langue française au XXe siècle”. Son savoir immense, dans plusieurs domaine de la connaissance et des idées, il l’a partagé jusqu’à sa mort, en ce mois de mars 2019, à l’âge de 98 ans.

Né en 1920, Jean Starobinski grandit à Genève dans une famille d’origine polonaise installée en Suisse depuis 1913. Passionné tant par les humanités que par les sciences, il mène de front des études de lettres classiques et de médecine et exerce plusieurs années comme interne en médecine puis en psychiatrie, avant de partir à l’université de Baltimore où il enseigne la critique littéraire.

De ses deux passions, aucune ne prendra jamais l’ascendant : toute sa vie, Jean Starobinski s’est consacré tour à tour à ses travaux littéraires et scientifiques sans jamais abandonner l’un ou l’autre. C’est ainsi qu’il publie tour à tour, dès son retour à Genève en 1958, une thèse de lettres sur Jean-Jacques Rousseau, intitulée Jean-Jacques Rousseau : La Transparence et l’Obstacle puis une thèse de médecine, Histoire du traitement de la mélancolie, des origines à 1900, en 1960.
Médecine et littérature

Devenu professeur à l’Université de Genève, il enseigne l’histoire des idées et de la médecine à l’université. Peu à peu, il se spécialise dans l’analyse critique avec la versatilité qui le caractérise, rédigeant des ouvrages remarqués tant dans le champ de la critique littéraire que la critique philosophique, musicale ou artistique. Fin connaisseur des Lumières, il publie plusieurs travaux de référence sur les œuvres de Rousseau, Diderot ou encore Voltaire.

C’est peu dire que Jean Starobinski a marqué l’histoire intellectuelle du XXe siècle : membre de l’Académie des sciences morales et politiques (Institut de France) et de plusieurs autres académies européennes et américaines, il a reçu de très nombreux prix dont le prix Pierre de Régnier de l’Académie française en 1972, le prix Balzan en 1984 – récompense la plus prestigieuse des critiques littéraires – ou encore le Grand Prix de la Francophonie en 1998. Parmi ses livres importants, on peut citer Jean-Jacques Rousseau : la Transparence et l’Obstacle (Plon, 1957), 1789 : les Emblèmes de la Raison (Flammarion, 1973), L’Encre de la mélancolie (Seuil, 2012), ou La Beauté du monde – La littérature et les arts (Gallimard, 2016).

En 2014, il revenait sur sa vie et son parcours intellectuel au micro de Hors-champs. Il y parlait des auteurs qui l’avaient accompagné, Montaigne, Rousseau, Jouve ou Bachelard :

En quittant le collège, j’ai commencé à suivre les cours qui menaient à la Licence ès lettres, avec le projet de poursuivre, peut être, et je l’ai fait, du côté médical si la licence me laissait sans emploi précis. Et je me rappelle avoir disserté en latin sur les auteurs que Virgile a suivis au sixième chant de l’Enéide. J’étais devenu assez agile dans le maniement du latin. (…) J’avais beaucoup aimé les sciences de l’Antiquité, de la façon dont les professeurs l’enseignaient…

Je reviens à Baudelaire et il me semble que je le lis un peu différemment de mes lectures de jeunesse. Et je me sens encore en dette avec Baudelaire. Car au fond je n’ai jamais écrit vraiment un texte sur Baudelaire, malgré sa participation à “Portrait de l’artiste en saltimbanque”. Il y a tant de choses qui pour moi restent à dire que je vais peut-être laisser tout de côté et passer une saison rien qu’avec Baudelaire…

Dans la culture encore un peu aristocratique, qui était celle de la grande bourgeoisie des siècles modernes, les stéréotypes existaient mais ils ne dominaient pas. J’ai l’impression que malgré le désir d’innovation qui se donne carrière dans le système de l’image qui se développe aujourd’hui, les stéréotypes tendent à foisonner. C’est un péril, car ça mécanise en quelque sorte les rapports

Jean Starobinski (né en 1920), historien des idées et théoricien de la littérature suisse, chez lui. Genève, juillet 1990.


Jean Starobinski chez lui, à Genève, en juillet 1990. BRUNO DE MONÈS / ROGER-VIOLLET

Jean Starobinski, historien des idées, est mort

Théoricien de la littérature, essayiste et médecin, l’auteur, entre autres, de livres majeurs sur les œuvres de Stendhal et de Rousseau, est mort le 4 mars à Morges, en Suisse, à l’âge de 98 ans.

Historien des idées et théoricien de la littérature, l’essayiste et médecin suisse Jean Starobinski est mort, lundi 4 mars, à Morges (Suisse), à l’âge de 98 ans.

Né à Genève, le 17 novembre 1920, ce fils de médecins (Aron Starobinski et son épouse, née Szajndla Frydman, d’origine juive polonaise, fixés là dès 1913 par leurs études puis par le hasard de la Grande Guerre), reste lié à ce milieu tant par ses études que par sa vie familiale, puisque lui-même épouse en août 1954 une médecin, ophtalmologiste, Jacqueline Sirman, dont il aura trois fils.

Dès la petite enfance, il est éduqué dans la plus grande liberté, « sans la moindre coercition », reconnaîtra-t-il en vantant cette école expérimentale fondée par le psychologue et neurologue genevois Edouard Claparède (1873-1940), dont le biologiste et épistémologue Jean Piaget s’inspirera et où le dessin, l’improvisation, les activités manuelles jouent un rôle prépondérant.

La critique littéraire, un « droit de regard »

Cette disposition d’esprit permet de faire entrer en résonance deux verbes séparés à tort : lire et écrire.

Selon Jean Paulhan, la critique est « l’un des noms de l’attention ». Nul mieux que Jean Starobinski n’aura démontré le sens et la valeur de cette disposition d’esprit. Il lui donna même, par chacun des livres qu’il publia, ses plus belles lettres de noblesse littéraire. Une insistante tradition, encore vivace, conçoit la critique comme un exercice subalterne, presque négligeable. Hors de tout esprit de concurrence, sans jamais se départir de sa courtoisie et de sa bienveillance – évidentes lorsqu’on parlait avec lui, et tout autant quand on le lit –, l’auteur de L’Invention de la liberté (Skira, 1964) s’inscrivit dans une noble généalogie des études littéraires. Son tronc commun était l’informelle école de Genève, avec Marcel Raymond, Jean Rousset, Albert Béguin ou Georges Poulet en pères fondateurs. En aval, il y avait Gaston Bachelard et Charles Du Bos.

Depuis son anthologie de Stendhal (LUF, Fribourg, 1943) et son grand livre sur Rousseau (La Transparence et l’obstacle, Plon, 1957, et Gallimard, 1971), aucun des nombreux travaux de Starobinski – sur la littérature bien sûr, mais aussi sur l’art ou la mélancolie – ne peut être écarté de cette catégorie, à entendre dans toute son extension : la critique. En témoigne l’imposant volume publié en 2016 par Martin Rueff (La Beauté du monde, « Quarto », Gallimard) qui regroupe des textes divers sur la poésie, la peinture et la musique. Une chronologie détaillée permet de mesurer la continuité et la cohérence du travail de Jean Starobinski.

Deux ensembles concentrent plus particulièrement sa réflexion : les deux volumes de L’Œil vivant (Gallimard, 1961 et 1970) avec la préface du premier et l’intégralité du second, qui porte ce titre générique : La Relation critique. L’autre ensemble compile des textes, articles ou conférences, sur près de cinquante années, de 1959 à 2006, Les Approches du sens (La Dogana, 2013). Sans aucun corporatisme – qu’il fût universitaire ou journalistique –, Starobinski défend ce qu’il considère comme une pratique essentielle où entrent en résonance, parfois en harmonie, deux verbes qu’on a tort de séparer : lire et écrire. Ayant d’emblée quitté la « zone où foisonnent le malentendu, la courte vue, l’acrimonie, les reproches tatillons, le bavardage pédant, l’outrecuidance bornée », il conçoit l’œuvre étudiée comme un « texte, tel qu’il se laisse habiter par la lecture ».

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