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Erdogan, Poutine et le pétrole de Daech : qui dit vrai ?

December 4, 2015

Le président turc est accusé par son homologue russe de tirer personnellement profit de l’achat de pétrole à l’Etat islamique. Ce qu’il dément… accusant à son tour Moscou. Qu’en est-il de ces accusations ?

Turkish President Recep Tayyip Erdogan (L) greets Russian President Vladimir Putin (R) during the 'Welcoming Ceremony' prior to the G20 Turkey Leaders Summit on November 15, 2015 in Antalya AFP PHOTO/ POOL / CEM OKSUZ / AFP / POOL / CEM OKSUZ

Turkish President Recep Tayyip Erdogan (L) greets Russian President Vladimir Putin (R) during the ‘Welcoming Ceremony’ prior to the G20 Turkey Leaders Summit on November 15, 2015 in Antalya AFP PHOTO/ POOL / CEM OKSUZ / AFP / POOL / CEM OKSUZ

“La classe dirigeante politique, dont le président Erdogan et sa famille, est impliquée dans ce commerce illégal” de pétrole avec les djihadistes a insisté mercredi le vice-ministre russe de la Défense Anatoli Antonov. C’est Vladimir Poutine lui-même qui avait lancé les hostilités sur ce terrain-là une semaine après le crash d’un bombardier russe abattu par l’aviation turque. En marge de la COP21, le chef d’Etat russe a ainsi assuré :

Nous avons toutes les raisons de penser que la décision d’abattre notre avion a été dictée par la volonté de protéger ces chemins d’acheminement de pétrole vers le territoire turc.

Des accusations “immorales” a dénoncé le président turc qui a sommé la Russie de prouver ces allégations avant d’accuser à son tour Moscou, jeudi, de jouer un rôle dans le même trafic.

D’où viennent ces accusations ? Sur quoi peuvent-elles être fondées ? Ou non.

La Turquie et le pétrole de Daech

Les accusations de liens entre des intérêts turcs et le pétrole exploité en Syrie par l’Etat islamique ne sont pas récentes et ont été en partie documentées.

En septembre 2014, le “New York Times” avait souligné la difficulté de l’administration Obama à “persuader la Turquie, où une grande partie du pétrole est coté au marché noir, de sévir contre le vaste réseau de vente”. Le quotidien américain indiquait que “les responsables du renseignement occidentaux assurent avoir tracé le trafic de pétrole de l’EI au travers de l’Irak mais aussi dans les régions frontalières au sud de la Turquie”.

Fin juillet 2015, c’est le quotidien britannique “The Guardian” qui révélait la découverte, lors d’un raid américain en Syrie, de documents prouvant que l’un des principaux dirigeants de Daech, Abou Sayyaf, chargé de la vente du gaz et du pétrole pour l’organisation, était en lien direct avec Ankara.

Des éléments qui tendent à prouver qu’Ankara accepte de fermer les yeux sur ce commerce, mais qui ne démontrent pas l’engagement direct de l’Etat turc dans ce commerce avec l’EI…. Même si des liens entre Ankara et l’EI ont par ailleurs été prouvés, notamment la livraison d’armes révélée par le quotidien de gauche “Cumhuriyet” dont le directeur de la rédaction Can Dundar a d’ailleurs été jeté en prison pour avoir dévoilé cette information.

La famille Erdogan et le pétrole de Daech

“Vous ne vous posez pas de questions sur le fait que le fils du président turc s’avère être le dirigeant d’une des principales compagnies énergétiques et que son beau-fils a été nommé ministre de l’énergie ? Quelle merveilleuse entreprise familiale !”, a commenté le vice-ministre russe de la Défense Anatoli Antonov en référence au gendre de Recep Tayyip Erdogan, Berat Albayrak, 37 ans, et à son fils, Bilal Erdogan, qui possède le groupe BMZ, spécialisé dans les travaux publics et le transport maritime.

Berat Albayrak est bel et bien le gendre du président et le ministre de l’énergie turc. Quant à Bilal Erdogan, son groupe, via sa filiale “Oil Transportation & Shipping” basée à Malte, possède plusieurs tankers susceptibles de transporter du pétrole. A ce jour, ni Moscou ni aucune autre source n’a cependant prouvé de liens entre cette entreprise et le pétrole syrien de l’EI.

Ces accusations trouvent pourtant une oreille attentive dans le monde. En effet, la résurgence dans le pays de “l’Etat profond”, ces liens entre pouvoir politique, services de renseignement et intérêts économiques mafieux, est dénoncée par la presse locale et internationale depuis plusieurs mois ce qui peut amener à suspecter que des liens plus directs puissent exister entre le clan au pouvoir et ce commerce. Des soupçons.

Ces accusations viennent également s’agréger à un terreau fertile : Bilal Erdogan, qui a fait le choix de s’installer en Italie à la veille des dernières élections législatives turques pour lesquelles l’AKP n’était pas assuré de regagner une majorité absolue, a eu de récents démêlés avec la justice. Le fils du président était en effet visé par une enquête concernant une affaire de corruption révélée le 25 décembre 2013. Enquête dont il a été finalement écarté après le remplacement des procureurs en octobre 2014.

Mais aucune preuve concrète ne vient lier à ce jour Bilal Erdogan à l’EI. Et les photos montrant l’homme d’affaires en compagnie de barbus prétendument de Daech sont des faux.

Pourquoi Moscou accuse Erdogan

Pour le spécialiste des questions énergétiques au Moyen-Orient David Butter,

Il est peu probable que Vladimir Poutine croit lui-même sincèrement dans ses accusations.

Dans une tribune publiée sur le site de la BBC l’expert auprès de l’Institut royal des Affaires étrangères de Londres souligne que la Russie a besoin de gagner des points en termes de communication dans son bras de fer avec la Turquie, notamment pour légitimer ses propres frappes “sur des cibles en Syrie qui n’ont rien à voir avec l’Etat islamique, comme récemment une grande boulangerie construite par l’ONG turque IHH”.

Par ailleurs, l’expert, qui rappelle que la Turquie repose presque entièrement sur la Russie en matière de fourniture de pétrole et à 56% pour ses importations de gaz, estime que “si la question pétrolière était une considération pour les autorités turques dans sa décision d’abattre un avion russe, elle aurait plutôt eu de bonnes raisons de retenir son tir”.

Et Moscou dans tout ça ?

Dans la foulée, Recep Tayyip Erdogan a accusé à son tour jeudi Moscou de jouer un rôle dans le même trafic. Menaçant :

Nous avons des preuves. Nous allons commencer à les révéler au monde

Et citant notamment le nom de l’homme d’affaires syrien George Haswani, “titulaire d’un passeport russe”, qui bénéficierait selon lui des ventes de brut extrait par les djihadistes des puits qu’ils contrôlent en Syrie et en Irak.

George Haswani a été récemment frappé par des sanctions financières américaines après celles imposées par l’Union européenne (UE). Ce Syrien est accusé par Washington et Bruxelles d’acheter du pétrole à l’EI pour le compte du régime de Bachar al-Assad.

Pour l’heure, aucune autre information tendant à prouver une implication russe dans ces trafics n’a été donnée.

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Par Céline Lussato Publié le 04-12-2015 à 13h21

 

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