Skip to content

Thomas Piketty

August 27, 2014

546537-societe-media-forum-communication

Le capital au XXième siècle : vérités et mensonges de Thomas Piketty

FIGAROVOX/ANALYSE-Thomas Piketty triomphe aux Etats-Unis avec son dernier livre, Le capital au XXIième siècle. L’occasion pour Irène Inchauspé et Sylvie Hattemer, auteurs de l’horreur fiscale, de souligner les ambiguïtés de l’inspirateur du programme économique de François Hollande.
Publicité

HipanemaDonnez du peps à vos tenues
Je craque
1/5

Irène Inchauspé et Sylvie Hattemer son journalistes économiques. Elles ont écrit L’horreur fiscale paru chez Fayard en 2014.

«A star is born»! L’économiste Thomas Piketty triomphe aux Etats-Unis où son livre Le capital au XXIème siècle fait un tabac. Rien de tel lorsqu’il est sorti en France: beau succès d’édition, il n’a pas suscité autant de débats. «Nul n’est prophète en son pays» dit le proverbe. Paradoxalement, chez nous, cet économiste a depuis longtemps gagné la bataille de l’influence. Conseiller de Ségolène Royal pendant sa campagne pour l’élection présidentielle, il fut aussi écouté par François Hollande qui, dans son programme (page 17), reprenait à son compte l’intitulé de son livre précédent («Pour une révolution fiscale»). Lors d’un entretien réalisé par Mediapart le 28 janvier 2011, François Hollande affirmait ainsi «le constat est implacable: on paye d’autant plus d’impôts qu’on a de bas revenus, on a un système anti-redistributif». Le diagnostic du «Docteur Thomas» est totalement et volontairement erroné, comme nous le démontrons dans notre livre l’ «Horreur Fiscale.»

Confiant dans le diagnostic erroné, le caricaturant même, François Hollande a commencé son mandat en imposant…tous ceux qui payent l’impôt sur le revenu, classes moyennes et supérieures, qui dans son esprit pouvaient supporter sans problème une hausse de prélèvements !

Les principaux points de ce «constat» se trouvent résumés en quelques pages du livre «Pour une révolution fiscale». À la page 50 apparaît une belle représentation du «taux global d’imposition» titrée: «Un système fiscal faiblement progressif… ou franchement régressif?» Le graphique donne la réponse: la courbe (rapport entre l’impôt payé par un individu et ses ressources) part de 40 % chez les plus modestes, à gauche, passe par 47 % au milieu et redescend ensuite continûment pour finir à 33 % chez les plus riches, à droite. Certains paient moins d’impôts que les autres? C’est vrai, mais ce ne sont que les 20 000 «ultra-riches» auxquels le graphique de Thomas Piketty accorde la même place qu’à 6 millions d’autres individus. On a ainsi l’impression que le taux d’imposition augmente pour une moitié des contribuables et baisse pour l’autre. En réalité, il ne baisse qu’en bout de course pour une poignée d’individus, frange qui ne décrit pas un système qui fonctionne pour 50 millions de Français majeurs. Cela revient à prendre une photo tout contre le museau d’un chien et prétendre ensuite qu’il a la truffe plus grosse que le corps! Le graphique de Piketty ne porte d’ailleurs que sur les actifs à temps plein de18 à 65 ans, soit environ 20 millions d’individus. Il manque tout simplement les 30 millions de salariés à temps partiel, de chômeurs et d’inactifs (retraités et autres, notamment les bénéficiaires des minima sociaux).

«Eliminer» plus de la moitié de la population est commode pour la démonstration. Car notre système fiscal a un rôle de redistribution ; autrement dit, avec une partie des impôts, des contributions et des cotisations collectés sont financées diverses aides à destination des individus ou des familles, notamment les plus démunis. Ces ressources s’ajoutent aux rémunérations pour former le revenu disponible brut: celui des «plus modestes» est de ce fait sensiblement majoré. Pour eux, la part de ces prestations atteint 60 % du revenu, alors que pour les «moyens» elle tombe à 8 %! Voilà de quoi faire chuter le ratio impôt sur revenu des premiers. Thomas Piketty prend aussi soin de tout mélanger dans le numérateur de son ratio. Pour calculer son «taux global d’imposition», il ajoute aux prélèvements obligatoires à caractère fiscal (impôts directs + impôts indirects + CSG/CRDS) les cotisations sociales dites contributives, payées pour la retraite, la santé, le chômage. Les premiers sont bien des impôts, tandis que les secondes n’en sont pas: elles constituent un système d’assurance collective et obligatoire ouvrant des droits plafonnés. Ainsi, prendre en compte ce qui permet réellement de comparer la pression fiscale entre les catégories des 50 millions de français majeurs permet d’effectuer un premier correctif et de montrer que l’on passe de 24 à 40 %, au lieu de 40 à 33 %. Puis en intégrant les prestations, la courbe passe de 17 à 40 %! Notre système d’impôt sur le revenu est donc nettement progressif.

Reconnaissons donc, si Docteur Thomas s’est trompé sur les flux (les revenus), Mister Piketty pose de vraies questions sur les stocks (patrimoines). Mais en France, à avoir trop écouté le premier on a failli tuer Rastignac.

Confiant dans le diagnostic erroné, le caricaturant même, François Hollande a commencé son mandat en imposant…tous ceux qui payent l’impôt sur le revenu, classes moyennes et supérieures, qui dans son esprit pouvaient supporter sans problème une hausse de prélèvements! Grossière erreur qui a provoqué ras-le-bol fiscal et effet récessif sur l’économie. Le bon Docteur Thomas a ainsi clairement inspiré le «Hollande 1». Obligeant le président de la République à faire marche arrière comme on le voit aujourd’hui.

Mister Piketty, lui, est passé brillamment à autre chose. Son Capital au XXI ème siècle, contrairement à son précédent ouvrage, un outrancier pamphlet politique, est une somme monumentale et remarquable, notamment dans l’analyse historique et géographique. Là encore deux graphiques résument son constat pour la France. Celui illustrant le «dilemme de Rastignac» (page 646) – travailler ou épouser une riche héritière? -, et celui de la «part des patrimoines hérités dans le patrimoine total» (page 638). C’est l’évolution de ces courbes depuis la dernière guerre et leur projection dans le futur qui inquiète à juste titre à l’auteur ; il redoute que la trop grande concentration des patrimoines, donnant le pas à la rente sur le travail, ne crée des déséquilibres majeurs dans nos économies, faisant vaciller leurs fondements démocratiques. Si son livre marche aux Etats-Unis, c’est que les américains, comme les britanniques, sont en avance sur cette tendance à la concentration du patrimoine. En France, les inégalités sont moins prononcées, mais pour Thomas Piketty, nous ne sommes pas à l’abri de telles dérives. Reconnaissons donc, si Docteur Thomas s’est trompé sur les flux (les revenus), Mister Piketty pose de vraies questions sur les stocks (patrimoines). Mais en France, à avoir trop écouté le premier on a failli tuer Rastignac. Sans pour autant faire disparaître son dilemme.

«Il faut un impôt mondial sur le capital»

INTERVIEW
Thomas Piketty, 42 ans, est professeur d’économie.

Depuis quinze ans, Thomas Piketty, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et professeur à l’Ecole d’économie de Paris, travaille sur les inégalités. Il plaide ici pour la création d’un impôt mondial progressif sur le capital.

Depuis les années 70-80, l’héritage pèse de plus en plus dans les revenus et les inégalités sociales sont reparties à la hausse. Pourquoi ?

Plusieurs phénomènes se conjuguent. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le stock de patrimoine privé était tombé à un niveau très bas. Il a fallu des décennies pour qu’il se reconstitue. Ce processus a été renforcé par l’abaissement de la croissance depuis les années 70-80. Dans des sociétés de croissance lente, les patrimoines issus du passé prennent naturellement une importance démesurée. Le capitalisme de reconstruction n’était qu’une parenthèse : dans le long terme, il ne peut exister de capitalisme autre que patrimonial.

On pourrait croire pourtant que dans une économie numérisée, le capital humain, l’intelligence seraient valorisés…

Le développement économique repose effectivement sur des qualifications de plus en plus pointues. Mais il nécessite également des équipements, des bureaux, de l’immobilier d’habitation, en quantité et en qualité toujours plus élevés. Au finale, la valeur du capital professionnel, financier et immobilier, c’est-à-dire non humain, s’établit autour de six années de production et de revenu national en ce début de XXIe siècle dans les pays riches, pratiquement autant qu’aux XVIIe et XIXe siècles.

Une faible croissance accentue ce phénomène, mais ne sera-t-il pas corrigé au prochain cycle de croissance forte ?

Nous ne reviendrons jamais à la croissance de 5% par an des Trente Glorieuses, qui correspondait à une phase de rattrapage. Dans les pays qui se situent à la frontière technologique mondiale, la croissance ne dépasse jamais les 1-2% par an, tout au plus. Dès lors, le taux de rendement du capital – au moins 4-5% par an en moyenne, et jusqu’à 7-8% pour les fortunes les plus importantes, comme le montre l’évolution des classements de type Forbes ou Challenges – se retrouve durablement et fortement au-dessus du taux de croissance. Cette inégalité fondamentale, que je note r>g (1) dans mon livre, et qui était la règle jusqu’en 1914, risque fort de redevenir la norme au XXIe siècle. Elle conduit mécaniquement à une concentration extrême des patrimoines et à une divergence sans fin.

Ce sont les guerres, selon vous, qui ont réduit les inégalités au XXe siècle. Comment imaginer un autre système, plus pacifique et plus durable ?

Effectivement, les guerres ont joué un rôle central dans la réduction des inégalités au XXe siècle. Elles ont détruit les patrimoines issus du passé, et elles ont imposé une fiscalité progressive et un Etat social que les élites refusaient avant les conflits. Pour mettre fin au décrochage stérile des plus hautes rémunérations – qui se sont envolées depuis les années 90 -, il suffirait de ressusciter l’impôt confiscatoire sur les revenus indécents que les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont appliqué des années 30 aux années 80. Mais pour contenir la dynamique explosive des inégalités patrimoniales mondiales, il faut inventer de nouveaux outils. Seul un impôt progressif sur le capital, avec des taux atteignant 5-10% sur les fortunes de plusieurs milliards d’euros, permettrait de rétablir pacifiquement l’équilibre. Faute de quoi on assistera à diverses formes de replis nationalistes et protectionnistes.

Dans ce contexte de forte valorisation du capital, cela vaut-il toujours le coup de travailler, de faire des études ? Comment reformuler notre modèle méritocratique ?

Il faudrait d’abord cesser de chanter les louanges de nos modèles méritocratiques nationaux, sans examiner les faits. Aux Etats-Unis, on feint d’ignorer que le revenu moyen des parents des étudiants de Harvard correspond aux 2% des revenus américains les plus élevés. En France, on s’imagine que l’absence de droits d’inscription suffit à assurer l’égalité des chances, et on continue d’investir deux ou trois fois plus de financements publics pour la formation des étudiants les plus favorisés que pour les autres, ce qui ne fait que renforcer les inégalités initiales.

Keynes voyait l’inflation comme un moyen «d’euthanasier les rentiers» – en diminuant la valeur relative de leur capital face à la hausse des prix. Pourquoi ne pas cesser comme on le fait aujourd’hui de lutter contre l’inflation ?

L’inflation, c’est l’impôt sur le capital du pauvre. Les plus riches y échappent, en investissant leur capital en actions ou en immobilier. Il reste qu’en l’absence d’impôt sur le capital accepter un peu plus d’inflation est la seule façon réaliste de réduire la dette publique européenne actuelle. Autrement, nous allons consacrer pendant des années plus de ressources en intérêts de la dette qu’à investir dans l’enseignement supérieur, ce qui est absurde.

Pour réguler ce «capitalisme financier devenu fou», vous militez pour «de nouveaux outils», mais aussi la rénovation des «systèmes de prélèvements et de dépenses» au cœur de l’Etat social. Un chantier sans fin ?

La difficulté aujourd’hui est qu’il faut à la fois inventer de nouveaux outils – à commencer l’impôt progressif sur le capital -, moderniser et rénover profondément les institutions fiscales et sociales existantes. La France est un cas d’école : nos impôts ont atteint un degré de complexité qui en menace gravement l’intelligibilité et l’acceptabilité sociale ; notre système de retraites est émietté en une multitude de régimes peu légitimes, etc. La tâche peut paraître sans fin, mais nous n’avons pas d’autre choix que de mener ces différents chantiers de front. Notre modèle social européen est fragile et ne survivra que si l’on fait preuve d’audace.

Mais n’est-il pas illusoire de plaider pour un impôt progressif sur le capital à l’heure des multinationales et des paradis fiscaux, et alors que les Etats ne parviennent déjà pas à les taxer avec les outils existants ?

C’est une question de volonté politique. Quand ils le souhaitent, les pays riches savent faire respecter leurs décisions, par exemple quand ils envoient un demi-million d’hommes de troupe pour «libérer» le Koweït puis l’Irak. Concernant les paradis fiscaux, le problème est qu’il existe un gouffre souvent abyssal entre les proclamations victorieuses des gouvernements et la réalité de ce qu’ils font.

Un autre impôt transversal et régional est sur le point d’aboutir : la taxe sur les transactions internationales. Peut-il être cumulable avec l’impôt progressif sur le capital ?

Les taxes sur les transactions financières peuvent jouer un rôle utile, comme celles sur la pollution (taxe carbone). Mais elles ne permettent pas de répartir la charge fiscale suivant le niveau de fortune. C’est le même problème de ciblage qu’avec l’inflation.

(1) r = taux de rendement du capital et g = taux de croissance.

Changer d’Europe pour surmonter la crise
par Thomas Piketty

Cinq ans après le début de la crise financière, les Etats-Unis ont renoué avec la croissance. Le Japon est en passe de faire de même. Seule l’Europe semble durablement enfermée dans la stagnation et la défiance : notre continent n’a toujours pas retrouvé son niveau d’activité de 2007. Notre crise de la dette semble insurmontable, alors même que notre niveau d’endettement public est plus faible que dans le reste du monde riche.

Le paradoxe ne s’arrête pas là. Notre modèle social est le meilleur du monde, et nous avons toutes les raisons de nous unir pour le défendre, l’améliorer et le promouvoir. Le total des patrimoines (actifs immobiliers et financiers, nets de toutes les dettes) détenus par les Européens est le plus élevé du monde, loin devant les Etats-Unis et le Japon, très loin devant la Chine. Contrairement à une légende tenace, ce que les Européens possèdent dans le reste du monde est nettement plus élevé que ce que le reste du monde possède en Europe.

Alors pourquoi notre continent, malgré tous ces atouts sociaux, économiques et financiers, ne parvient-il pas à surmonter la crise ? Parce que nous continuons de nous diviser sur des détails, et que nous nous complaisons à demeurer un nain politique et une passoire fiscale. Nous sommes gouvernés par des petits pays en concurrence exacerbée les uns avec les autres (la France et l’Allemagne seront bientôt minuscules à l’échelle de l’économie-monde), et par des institutions communes totalement inadaptées et dysfonctionnelles. Après la chute du Mur et le choc de l’unification allemande, les dirigeants européens avaient décidé en quelques mois la création de la monnaie unique. Cinq ans après le déclenchement de la plus grave crise économique depuis les années 1930, on attend toujours un courage équivalent. Le défi à relever est pourtant clair. Une monnaie unique avec 17 dettes publiques différentes, et 27 politiques fiscales cherchant avant tout à siphonner les recettes du voisin, cela ne fonctionne pas. Or pour unifier les dettes publiques et mettre en place l’union budgétaire et fiscale, il faut revoir fondamentalement l’architecture politique de l’Europe.

Le cœur du problème est le Conseil des chefs d’Etat – et ses déclinaisons au niveau ministériel (Conseil des ministres des Finances, Eurogroupe, etc). On feint de croire qu’il peut tenir lieu de chambre parlementaire souveraine à l’Europe : une chambre représentant les Etats, aux côtés du Parlement européen représentant les citoyens. Cette fiction ne fonctionne pas, et ne fonctionnera jamais, pour une raison simple : on ne peut pas organiser une démocratie parlementaire sereine, publique et contradictoire avec un seul représentant par pays. Une telle instance mène naturellement à l’affrontement des égoïsmes nationaux et à l’impuissance collective. Cela va au-delà des personnes : le Merkhollande ne fonctionne pas mieux que le Merkozy. Le Conseil est utile pour fixer les règles générales ou négocier des changements de traité. Mais pour gérer au quotidien une véritable union fiscale et budgétaire, pour voter souverainement le niveau du déficit public et l’adapter à l’évolution de la conjoncture (à partir du moment où l’on mutualise les dettes, on ne peut pas continuer de choisir son déficit chacun dans son coin), pour fixer démocratiquement l’assiette et le taux des impôts qui doivent être mis en commun (à commencer par l’impôt sur les sociétés, aujourd’hui massivement contourné par les multinationales), il nous faut un véritable parlement budgétaire de la zone euro. Le plus naturel serait de le bâtir à partir des parlements nationaux – par exemple, en rassemblant les députés des commissions des finances du Bundestag, de l’Assemblée nationale, etc., qui pourraient siéger ensemble une semaine par mois pour prendre les décisions communes. Ainsi, chaque pays serait représenté par 30 ou 40 personnes et non par une seule. Les votes ne se réduiraient pas à des affrontements nationaux : les députés PS voteraient souvent avec le SPD, l’UMP avec la CDU. Et surtout les débats seraient publics et contradictoires, et déboucheraient sur une décision majoritaire claire et nette. On sortirait des unanimités de façade des Conseils des chefs d’Etat, qui nous annoncent régulièrement à 4 heures du matin qu’ils ont sauvé l’Europe, avant que l’on se rende compte dans la journée qui suit qu’ils ne savent pas eux-mêmes ce qu’ils ont décidé. La palme de l’irresponsabilité revient sans doute aux décisions prises à l’unanimité par l’Eurogroupe et la troïka au sujet de Chypre, que personne n’était prêt à assumer publiquement dans les jours qui suivirent.

Le problème est que les gouvernements en place semblent attachés à ce système. Il existe un assez large consensus, allant des libéraux allemands aux socialistes français, pour penser que le pouvoir politique européen doit demeurer au Conseil des chefs d’Etat. Pourquoi cette frilosité ? L’explication officielle est que les Français ne veulent pas du fédéralisme, et qu’il serait suicidaire de se lancer dans un changement de traité. Etrange argument : à partir du moment où l’on a choisi il y a plus de vingt ans de partager notre souveraineté monétaire, et que l’on se fixe des règles extrêmement tatillonnes sur les déficits publics (comme le seuil de 0,5% et les pénalités automatiques fixées par le nouveau traité adopté l’an dernier), nous sommes de fait dans un système fédéral. La question est simple : veut-on aller sans cesse plus loin dans le fédéralisme technocratique, ou est-on enfin prêt à miser sur le fédéralisme démocratique ?

Pour Piketty, «le Financial Times se ridiculise»

CONTROVERSE
Dans son édition de samedi, le quotidien économique britannique s’en prend sévèrement aux conclusions de l’ouvrage de l’économiste français, «Le Capital au XXIe siècle».

L’économiste français Thomas Piketty a maintenu samedi les conclusions de son dernier ouvrage concernant l’accroissement des inégalités économiques dans le monde, après des critiques émanant du Financial Times (FT).

Dans son édition de samedi, le quotidien britannique des milieux d’affaires pointait des erreurs de calcul commises par Thomas Piketty dans «Le Capital au XXIe siècle», devenu depuis sa sortie un phénomène d’édition, ce qui aurait faussé ses conclusions.

«Les données qu’on a sur les patrimoines sont imparfaites mais d’autres comme les déclarations de succession sont plus fiables. Je fais cela en toute transparence, je mets tout en ligne», a déclaré à l’AFP l’économiste.

«Là où le Financial Times est malhonnête, c’est qu’il laisse entendre que cela change des choses aux conclusions alors que cela ne change rien. Des études plus récentes ne font que conforter mes conclusions, en utilisant des sources différentes», a-t-il ajouté.

La thèse centrale de son ouvrage repose sur l’idée selon laquelle les inégalités économiques n’ont jamais été aussi fortes que depuis les années précédant le Première Guerre mondiale.

Un succès d’édition incroyable

Thomas Piketty a également fait valoir que, en regardant les classements des plus grandes fortunes publiés au cours des trente dernières années, celles-ci avaient progressé trois fois plus vite que le patrimoine moyen.

«Le FT se ridiculise car tous ses confrères reconnaissent que les hauts patrimoines ont augmenté plus rapidement», a insisté Piketty, invitant le quotidien britannique à publier ses propres séries de données.

Reçu mi-avril à la Maison Blanche et au ministère américain des Finances, l’économiste français a écumé colloques et conférences aux Etats-Unis et en Europe, afin de dénoncer l’extrême concentration des richesses et plaider pour une plus forte taxation du capital via notamment un impôt mondial.

Interrogé sur les ventes de son ouvrage monumental de quelque 1 000 pages, Thomas Piketty a répondu qu’elles atteignaient, jeudi, les 100 000 exemplaires en France (éditions du Seuil) et les 400 000 aux Etats-Unis, Royaume-Uni et dans le reste du monde anglophone (Harvard University Press).

Dossier
Les chroniques de Thomas Piketty

Le succès du dernier ouvrage du chroniqueur économique de Libération, «le Capital au XXIème siècle», se confirme aux Etats-Unis. Retrouvez ses articles parus dans les pages Rebonds sur le thème de la répartition des richesses.

Mieux vaut hériter que mériter

ANALYSE
Dans son essai «le Capital au XXIe siècle», l’économiste Thomas Piketty dénonce l’impact de l’héritage sur l’accroissement des inégalités sociales.

Socialement, c’est une thèse explosive. Alors que l’économie est en berne, qu’experts et politiques se disputent sur des décimales de croissance, jamais le poids de l’héritage n’a autant pesé dans la répartition des richesses. Comble du cynisme financier, une faible croissance, comme celle que traverse la France, favorise encore davantage les patrimoines établis que les salaires mensuellement acquis. «L’héritage n’est pas loin de retrouver en ce début du XXIe siècle l’importance qu’il avait à l’époque du Père Goriot.» C’est à cette conclusion à rebours de l’idée de progrès pour tous que parvient l’économiste Thomas Piketty (1) dans le Capital au XXIe siècle, l’un des livres événement de la rentrée.

Rentiers. Certes, les héritiers d’aujourd’hui ne se distinguent plus par des hauts de forme portés par une poignée d’individus. L’émergence d’une classe moyenne patrimoniale au XXe siècle a dilué les héritages façon Balzac, avoisinant les 30 millions d’euros, en de multiples sommes plus restreintes – de 200 000 à 2 millions. La France est ainsi devenue une société de rentiers plus ou moins riches, notamment grâce à l’envolée des biens immobiliers (lire page 14). Conséquence directe de cette suprématie des revenus du capital sur ceux du travail, les inégalités sont reparties à la hausse depuis la fin des années 70. Entraînées aussi par l’explosion sans précédent des très hauts revenus du travail.

A ce constat historique et récurrent, des héritiers et de la reproduction sociale façon Bourdieu, du creusement incessant des inégalités et de la constitution des ghettos de riches décrits par les Pinçon-Charlot, qu’apporte de plus, versant économique, ce nouveau Capital ? Une méthode, d’abord. Pour parvenir à ce tableau peu digne d’une société méritocratique dont la démocratie française se voudrait le modèle – ne vaut-il pas mieux épouser un riche héritier plutôt que travailler, hypothèse valable pour les deux sexes ? -, Thomas Piketty part de «faits». Pas d’évaluation au doigt mouillé, ni d’analyse théorique, mais de l’exploitation d’archives et de statistiques mondiales sur les revenus et les héritages remontant sur trois siècles (2). «La question de la répartition des richesses a toujours été au centre de l’économie politique, dit-il, en particulier au XIXe siècle, avec Ricardo et Marx, ainsi qu’au XXe siècle avec Kuznets. Mais les recherches historiques sur ces questions ont toujours été relativement limitées, et les économistes se sont surtout consacrés à des spéculations purement théoriques.» Voire idéologiques, comme la croyance en un divin marché qui régulerait naturellement les inégalités.

En travaillant autant comme historien que comme économiste – une pluridisciplinarité revendiquée face à la suprématie d’une science économique matheuse aux spéculations parfois fort hasardeuses -, Piketty démontre que ce sont bien plutôt les guerres et les grands choix de société (comme les investissements dans la formation et les qualifications) qui ont réduit au milieu du XXe siècle les inégalités. Que le capitalisme n’inverse pas à lui seul le rapport du capital en faveur du travail, celui de la compétence face à la naissance. «Il serait illusoire, affirme Piketty, fort de ce recul historique, d’imaginer qu’il existe dans la structure de la croissance moderne, ou dans les lois de l’économie de marché, de forces de convergence menant naturellement à une réduction des inégalités patrimoniales ou à une harmonieuse stabilisation.» De la grande illusion libérale, Thomas Piketty nous dessille, avec une boîte à outils de son époque revenue des analyses à la faucille et au marteau. Agé de 18 ans à la chute du mur de Berlin, il n’a jamais été fasciné par les régimes communistes. «Je suis vacciné à vie contre les discours anticapitalistes convenus et paresseux», prévient-il en introduction de son Capital.

De Balzac à d’incontestables faits statistiques et équations mathématiques, Thomas Piketty entame une sorte de troisième voie dont le but serait une «société juste». Une approche autant scientifique que politique. Chercheur en sciences sociales, il est un citoyen engagé et revendiqué. Il a conseillé Ségolène Royal, candidate à la présidentielle, a tenté de convaincre François Hollande d’adopter sa «révolution fiscale» (3), en vain et à sa grande déception.

«Emir». Au terme de sciences économiques, Piketty préfère donc celui d’économie politique. A la main invisible du marché, chère à Adam Smith, il fera donc plutôt confiance à celle de l’homme pour gommer les effets les plus dévastateurs d’une économie inégalitaire. Ainsi, propose-t-il d’instaurer une sorte de super ISF mondialisé, un impôt progressif mondial sur le capital. Mesure utopique diront certains, mais Thomas Piketty sait très bien qu’il faut forger longtemps à l’avance les concepts socialement audacieux si on espère un jour les voir appliquer.

En attendant, face à une concentration du capital mondial toujours plus intense, il ne joue pas les Madame Irma. «Il est beaucoup trop tôt pour annoncer au lecteur qu’il devra payer son loyer à l’émir du Qatar d’ici à 2050. Comme toujours, le pire n’est pas certain…»

(1) Il est aussi chroniqueur à «Libération». (2) Une World Top Incomes Database a été créée par une trentaine de chercheurs à travers le monde, dont Emmanuel Saez et Anthony B. Atkinson, constituant la plus vaste base de données historique disponible sur l’évolution des inégalités de revenus. (3) «Pour une révolution fiscale», Seuil, 2011.
Cécile DAUMAS

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: