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Patrice Chéreau : Dans la solitude

October 9, 2013

Patrice Chéreau, fils de l’image

Patrice Chéreau.
Patrice Chéreau. (Photo Samuel Aranda. AFP)
 

L’homme de théâtre est décédé d’un cancer, lundi à Paris.

«N’arrête jamais de travailler» : c’est le conseil donné par Roger Planchon à Patrice Chéreau en 1969, alors que ce dernier dirige le théâtre de Sartrouville, à 25 ans. Patrice Chéreau a cessé de travailler lundi matin, à 68 ans, mort d’un cancer à Paris. «Un très grand cinéaste, en plus d’un grand metteur en scène de théâtre et d’opéra», pour le dramaturge Olivier Py, ajoutant sa «tristesse» aux très nombreux hommages adressé à l’une des figures de la vie culturelle française.

Chéreau est un fils de l’image. Ses deux parents sont peintres, mais c’est le théâtre, tout d’abord comme art de «faire des images», qui l’emporte, très tôt. «A 15 ans, je savais que je voulais faire du théâtre. C’est venu par le dessin. Je lisais des textes et je dessinais. Déjà, en classe de cinquième, je faisais travailler mes camarades à la récréation», déclarait-il à Libération en 2010.  En 1964, alors membre du groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand il met en scène L’intervention de Victor Hugo. Avec un ton déja personnel, mordant et irrespectueux.

Sa renommée est établie dès la fin des années 60 et il marquera le théâtre de nombreux succès. Au Théâtre national populaire de Villeurbanne, où l’appelle Roger Planchon, il signe plusieurs productions mémorables dans les années 70. Sa mise en scène de la «Tétralogie» de Wagner à Bayreuth (Allemagne), de 1976 à 1980, avec Pierre Boulez, le confirme comme une figure majeure de la scène mondiale.

Patrice Chéreau à propos de l’oeuvre de Bernard-Marie Koltes. Emission «Le cercle de minuit» du 5 décembre 1995.

Dans les années 80, c’est sa rencontre avec Bernard-Marie Koltès (voir vidéo ci-dessus) qui marque sa création. C’est la «découverte un peu tardive qu’un metteur en scène ça sert à monter des auteurs contemporains», disait-il en 2003. Il mettra plusieurs de ses pièces en scène aux Amandiers, à Nanterre, qu’il dirige. Sans que le théâtre et l’opéra ne suffisent à étancher sa curiosité formelle. En 1974, c’est son premier film, la Chair de l’orchidée. Suivront Judith Therpauve avec Simone Signoret (1978), l’Homme blessé (1983) ou encore la Reine Margot avec Isabelle Adjani (1994) et Ceux qui m’aiment prendront le train avec l’un de ses acteurs fétiches, Pascal Gréggory.

Cet artiste – il aimait à se dire «artisan» – exigeant, homme de gauche, a été très souvent récompensé. Pour ses mises en scène au théâtre, bien sûr, et notamment avec un Molière en 1989. Mais au cinéma aussi, où il a multiplié les nominations aux Césars et dans les principaux festivals. Ceux qui m’aiment… lui fera emporter le César du meilleur réalisateur en 1999, Intimité l’Ours d’or à Berlin deux ans plus tard.

Boulimique, éclectique, Patrice Chéreau était un vorace de la création, qui avait même accepté de se muer en commissaire d’exposition comme «grand invité» pour le Louvre en 2010. «Cinéma, théâtre, avec les acteurs, je fais de moins en moins la différence. J’ai renoncé à l’idée de me spécialiser.» Il travaillait ces derniers temps sur la mise en scène de Comme il vous plaira de William Shakespeare avec Gérard Desarthe et Clotilde Hesme, programmé à l’Odéon en mars prochain. 25 ans après un Hamlet, joué par le même Desarthe, pendant les répétitions duquel son père était mort.

F.L.

http://www.liberation.fr/culture/2013/10/07/mort-de-patrice-chereau_937719

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Intense

La mort de Patrice Chéreau nous touche et nous peine comme la disparition d’un compagnon de route qui suivait l’histoire de Libération comme ce journal accompagna la sienne. De ces premières mises en scène de théâtre puissantes dans les années 70 jusqu’à son passage à l’opéra (la «Tétralogie» de Wagner à Bayreuth, avec Boulez) et au cinéma (l’Homme blessé, la Reine Margot). Mais sa signature reste majoritairement associée au théâtre où, le plus souvent, en compagnie du fidèle décorateur Richard Peduzzi, il crée un style dont les trouvailles bousculent et exhaussent aussi bien les classiques (Marivaux, Shakespeare) que les modernes (Heiner Müller). Le théâtre par Patrice Chéreau : «Un contenant qui crée du vide.» Ce travail de relecture de l’espace scénique augmente en intensité après sa rencontre avec le jeune Bernard-Marie Koltès, au début des années 80. Il signe avec lui un pacte artistique et amical décisif. Combat de nègre et de chiens, Dans la solitude des champs de coton, sont, comme on dit, des dates.

On y expérimente que le montreur d’ombres, le faiseur d’images, est aussi un formidable montreur d’idées.

Et puis il y avait l’homme. Extrêmement cultivé, européen interlope, parlant l’allemand comme une deuxième langue maternelle, chaleureux, séducteur, fidèle en amitié comme en inimitié, changeant, beau, vivant. Et fondamentalement mélancolique. Invité du musée du Louvre en octobre 2010 pour une exposition-intervention mémorable, il nous confiait : «Le mot fantôme est parfait. Il me convient bien.»

Gérard LEFORT

http://www.liberation.fr/theatre/2013/10/07/intense_937782

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«J’essaie de raconter une autre histoire»

Patrice Chéreau détourne le livret de Hofmannsthal pour en tirer une œuvre tout en lumière :

Le 3 juin, à Aix-en-Provence, coincé entre la fin des répétitions et un rendez-vous avec costumier et perruquier, Patrice Chéreau mange une banane en répondant à nos questions. «Mais trente minutes, ça ne va pas vous suffire ? – Si, si.»

De quoi vous êtes-vous servi pour votre mise en scène ?

D’abord de la pièce de Hofmannsthal, sans les coupes opérées par Strauss pour le livret. C’est important de savoir ce qui a été coupé. Ensuite, je suis revenu à l’Orestie d’Eschyle, à toute la genèse d’Elektra. Eschyle, dont l’écho est fort pour moi, Euripide, puis Sophocle, que je n’aime pas du tout. C’est chez Eschyle que Clytemnestre est la plus intéressante : avec Sophocle, Electre devient une héroïne totale, indiscutable, ce qui transforme Chrysothémis en pauvre fille et la reine en monstre. Or, moi, je veux équilibrer les trois femmes, sans les juger. Est-ce Chrysothémis qui a raison quand elle dit qu’elle veut vivre ? C’est pour cela que je la fais assez violente. Est-ce que c’est Electre qui ne veut pas vivre et qui reste dans le deuil de son père ? Ou bien Clytemnestre ? En fait, je crois que j’essaie de faire un peu comme avec Phèdre. Je tourne autour de quelque chose que, je pense, je ne ferai jamais de ma vie, la tragédie grecque. J’en mets en scène des ersatz, je monte Phèdre et Elektra comme si c’était du Eschyle. Mais je n’ose pas m’attaquer à la tragédie grecque pure, car il y a une difficulté noire, qui est l’incarnation du chœur. A l’opéra, c’est plus facile, il existe de fait.

Du coup, vous faites passer Elektra de la nuit à la lumière…

En général, les mises en scène d’Elektra choisissent un bunker, ou des ruines, genre troisième guerre mondiale. J’ai changé deux mots en allemand. La première servante, dans la scène du début, dit : «Quand le soleil se couche, elle est là, elle se lamente.» A cause de cette deuxième réplique, habituellement, tout l’opéra se présente noir. J’ai changé pour «quand le soleil se lève». On est donc en pleine lumière. Les murs seront clairs, probablement une sorte de crépi italien. C’est une maison où il pourrait ne pas y avoir de tragédie. Il ne faut pas que celle-ci soit inscrite dans le décor. C’est le meurtre d’Agamemnon et ses conséquences qui amènent la tragédie. La maison a été complètement désorganisée par ce meurtre, c’est une sorte de panique complexe, même dix ans plus tard.

On fait aussi souvent disparaître les servantes après la première scène, en suivant le texte. Moi je les fais rester et j’ai rajouté des actrices : ce n’est pas seulement Electre qui est perturbée par la mort du père, c’est tout le monde. Et chacun a sa façon de réagir. Par exemple, Clytemnestre ne parle jamais du meurtre. C’était chez Hofmannsthal, mais Strauss l’a coupé. Electre ne prononce jamais le mot «vengeance», elle attend que quelqu’un vienne l’accomplir et ne se résigne que très tard à tuer elle-même. Et, sur ce point, la correspondance de Hofmannsthal contient une référence essentielle : il a relu Hamlet avant d’écrire Elektra. La plupart des mises en scène font comme si Elektra allait tuer elle-même : on la montre avec la hache dès le début. Or on oublie qu’elle ne le fait jamais. Et il y a une très belle pièce du répertoire sur quelqu’un qui ne réalise jamais ce qu’il dit qu’il va faire, c’est Hamlet. De fait, Hofmannsthal n’a presque rien repris de Sophocle. En revanche, il y a des moments, quand il évoque les repas du roi, par exemple, qui sont tirés de Hamlet.

On a l’impression que vous dirigez un orchestre quand vous mettez en scène…

A un moment donné, la musique doit aller avec les corps. Mais je le fais tout le temps. Je ne m’en rends pas compte. Au cinéma, il y a des acteurs qui me disent : «Tu ne veux pas te déplacer ? Parce que tu me déranges quand je joue.» Je suis un peu expressif, on va dire, un peu excessif, mais bon, c’est ma façon à moi de comprendre ce que la musique me raconte et d’essayer de le faire partager.

Qu’est ce qui est le plus difficile pour vous dans la mise en scène d’Elektra ?

Ce qui reste à mettre en scène, parce que je ne sais pas ce qui se passe. Je suis très préparé sur le début, mais ça va aller vite. Je connais à peine Oreste, Mikhail Petrenko, que j’ai vu à Berlin quand on est allé chercher Waltraud Meier.

Laquelle interprète Clytemnestre, un rôle clé pour vous…

Waltraud a déjà été Clytemnestre en 2010 à Salzbourg, et c’est moi qui l’ai demandée pour notre production parce que, en général, les Clytemnestre sont grotesques alors qu’elle joue et chante sérieusement le rôle. Et j’adore travailler avec elle. Je lui ai demandé il y a trois ans, mais elle n’est pas vraiment libre, c’est pour ça qu’on est allé travailler à Berlin et qu’on va ensuite à Milan, où l’on retrouve aussi Petrenko.

Le public n’aime en général pas être dérangé. Est-ce que vous craignez ses réactions ?

Je ne m’occupe jamais du public, parce que je ne sais pas qui va venir. Le problème des mises en scène qui veulent détourner le livret, ce que j’essaie de faire, comme toujours, c’est qu’à un moment donné, quand ce sont des opéras que les gens connaissent, il faut les détourner très violemment. Le public d’opéra croit connaître l’histoire. Ils ont déjà vu et entendu Elektra vingt fois. Or, moi, j’essaie de leur raconter une autre histoire, un peu différente, celle que j’entends dans la musique, et dont personne ne peut me dire qu’elle est fausse.

Il faut qu’il y ait des signes un tout petit peu plus marqués pour que les gens se disent : «Ah, ce n’est pas comme d’habitude.» Les intentions de la mise en scène doivent être très lisibles. Ce qui ne veut pas dire que les détails ne sont pas en demi-teintes. Si l’on ne fait pas attention à ça, aux positions, aux regards et surtout à s’adresser aux autres, brusquement, on tourne au cliché. La convention revient sans qu’on le veuille.

Eric LORET

http://next.liberation.fr/musique/2013/06/13/j-essaie-de-raconter-une-autre-histoire_910672

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«Je vis avec beaucoup de fantômes»

Qui va là ? Quel metteur en scène et réalisateur nous parlait cette année-là ?

Ecriture. «Je lis et j’écris tout le temps. Ce n’est pas vraiment un journal, mais ça y ressemble. Je mêle des notes de travail et des éléments de ma vie privée. Sur des cahiers. Je garde tout. Je n’ai jamais rien détruit. C’est peut-être cela la prétention suprême. Ou y a-t-il un âge où ne rien détruire constitue un pari sur l’avenir ?»

Peur. «Je ne suis pas très peureux. Je doute de ce que je sais faire, j’ai toujours craint de ne pas être à la hauteur, mais même si cela semble bizarre, ce n’est pas de la peur. Ce n’est pas une pose non plus : je n’arriverai jamais à faire le spectacle que je rêvais de faire. Je m’en approche parfois, mais par hasard. C’est le même cheminement au cinéma qu’au théâtre.»

Cimetière. «De toute façon, il est presque impossible de reconstituer un cimetière sur une scène de théâtre. Mais si on me proposait de faire un spectacle au Père Lachaise, je dirais oui tout de suite. Au cinéma aussi, les cimetières sont difficiles à filmer.»

Allégorie. «C’est un mot que j’aime bien. Je l’emploie souvent. Même s’il faudrait sans doute que j’aille relire sa définition dans un dictionnaire. Une allégorie, c’est mieux qu’une histoire, c’est un récit mis en forme.»

L’enfance de l’art. «Je paie un tribut à ce que je dois au Louvre, à mes parents qui m’y ont emmené. Le Louvre de mon enfance n’existe plus. A l’époque, après la guerre, il y avait encore les impressionnistes. Aujourd’hui, la coupure avec Orsay est terrible. Enfant, j’ai adoré regarder. Mon père m’a éduqué le regard, y compris avec des peintres qui me touchent moins aujourd’hui, des retables ou des œuvres du XIVe siècle. Evidement, il m’éloignait de Meissonier, de l’art pompier, alors que moi, comme tous les enfants, j’aimais bien ça, parce que c’était ressemblant.»

Vocation. «A 15 ans, je savais que je voulais faire du théâtre. C’est venu par le dessin. Je lisais des textes et je dessinais. Déjà, en classe de cinquième, je faisais travailler mes camarades à la récréation. La mise en scène, c’est la maîtrise. Mais je ne me rappelle plus le moment où j’ai compris que cela pouvait être un métier.»

Armée des ombres. «Le mot “fantôme” est parfait, il me convient bien. Je vis avec beaucoup de fantômes. Ceux des morts, c’est relativement facile, à la portée de tous. Mais mes fantômes sont souvent ceux de gens vivants. Des gens qui se sont éloignés, auxquels je pense toujours. Des gens que j’ai aimés.»

Abandon. «J’ai toujours peur d’être abandonné. Adolescent, je me sentais handicapé. Pas laid, moche. Je me disais que je n’allais jamais m’en sortir. Et l’idée de revanche m’est toujours restée. Mais je n’en suis pas particulièrement fier. Si je ne parle pas de ce manque, je ne suis pas honnête.»

Observer. «J’adore regarder les gens. Je viens encore de demander qu’on change un costume pour la pièce de Jon Fosse, parce que j’ai vu une dame sur un trottoir et que je me suis dit : “C’est ça que je veux.” C’est beau à regarder, les gens, ou quelquefois c’est très triste. Deux personnes qui se disputent, cela m’affecte. Je suis très sentimental.»

Ivresse. «Bien sûr, il m’arrive d’avoir des idées géniales, très tard le soir. Mais lorsqu’on arrive devant les acteurs à la répétition le lendemain matin, les intuitions nocturnes se révèlent ridicules.»

L’interviewé d’hier était Iggy Pop.

Recueilli par Gérard Lefort et René Solis (paru le 25 octobre 2010)

http://www.liberation.fr/culture/2013/08/21/je-vis-avec-beaucoup-de-fantomes_926115

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Patrice Chéreau, temps qu’à faire

Patrice ChŽéreau, metteur en sècne de thŽ‰éâtre et rŽéalisateur de cinŽéma, à Paris, le 3 dŽécembre 2009.
Patrice ChŽéreau, metteur en sècne de thŽ‰éâtre et rŽéalisateur de cinŽéma, à Paris, le 3 dŽécembre 2009. (Photo Bruno Charoy pour Libération)

PORTRAIT

Metteur en scène de théâtre admiré et réalisateur de cinéma reconnu, il accélère sa course contre la montre.

Faire le portrait d’un proche est toujours un peu délicat, surtout quand on ne l’a jamais rencontré. Proche, puisqu’à 14 ans, on était déjà amoureux de Chéreau incarnant Camille Desmoulins, poussin dépressif dans le Danton de Wajda. Qu’un peu plus tard, on faisait les pissotières avec son Homme blessé, puis qu’il nous suivait à chaque coin d’étude universitaire, lisant même la Dispute de Marivaux par-dessus notre épaule. Le soir, il venait nous raconter Hamlet, Koltès, Wozzeck et Mozart. La nuit, on le suivait en train au cimetière, il nous troussait dans le sang. Parfois on mourait content.

Et aussi : pourquoi prendre le pinceau quand on possède déjà plein de photos ? Chéreau, on l’a chez soi en DVD et en bonus, à 31 ans, acharnant ses doigts à vif les uns contre les autres pour réinventer le Ring. Il a un blouson de loulou et à peine quatre mois pour combler Bayreuth. On le voit modeler la masse des figurants comme un chef d’orchestre. Un peu plus vieux, en 2003, il se tient au bord des corps des acteurs de sa Phèdre, explique qu’il tente de «casser les réflexes». En quelques clics sur le site de l’INA, c’est un festival de remise de prix et de JT mitterrandiens. La décentralisation culturelle se fait sous nos yeux, Chéreau prend la direction des Amandiers à Nanterre. On y entre comme au séminaire, lui y installe un restaurant, pour que le monde extérieur ne distraie plus le travail des étudiants. Ailleurs sur le Web, il soutient Ségolène Royal ou parle de la Douleur de Duras. On apprend que ses parents étaient artistes-peintres, on se rappelle qu’il n’a pas soutenu les intermittents, qu’il ne dit rien de sa vie privée. On peut même avoir Chéreau en statue du commandeur. Il suffit d’ouvrir n’importe quelle histoire du théâtre, ouvrage théorique ou usuel : «Un des plus grands metteurs en scène de son temps par la puissance et l’originalité de ses points de vue critiques, par la force de son univers plastique (sur lequel vient se greffer très tôt celui du scénographe Richard Peduzzi) et par la radicalité de sa direction d’acteurs : le lyrisme de son écriture scénique exalte la présence charnelle, concrète des corps» (dixit l’Encyclopedia Universalis). Il n’y a guère que ses confrères pour risquer un regard plus amical que déférent, tel Jean Jourdheuil (1) qui compare sa stratégie à celle de Platini, «les acteurs disposés en tirailleurs à la française, éloignés les uns des autres, de manière à rendre possible à l’occasion un moment de “jeu personnel”».

On sait tout de lui, c’est-à-dire rien, puisque son œuvre ne parle que de nous – marque du grand art. A la maison de prod de Persécution, la journée promotionnelle tire à sa fin. Chéreau sort de l’interview précédente, visage souriant, corps intranquille. Dans la salle où a lieu l’entretien, deux fauteuils clubs s’offrent au prélassement. Il préfère s’asseoir au bureau : lui côté hôte, nous côté jardin, la barrière de la table au milieu. Tout Chéreau devant soi et une heure seulement. On aurait dû capter que le pitch de ce portrait était le temps. Au lieu de ça, on attaque de traviole, se raccrochant à la perche tendue de Persécution. Puisque c’est écrit là, dans le dossier de presse: le héros du film ne peut aimer que dans «la réclamation permanente» et «le sentiment du deuil», choses que Chéreau déclare bien connaître et détester en lui. Un journaliste convenablement crétin est donc porté à demander si cette histoire de don impossible et de réception difficile s’applique aussi au travail créatif. La réponse est non, très nettement. «Quand les acteurs me disent : “Laisse-moi respirer”, je les laisse, j’attends que ça se développe chez eux. Je suis très impatient quant au résultat, mais patient quant au processus, je sais le temps que ça prend. Je pense que je donne et que j’accompagne. C’est dans la vie privée que je suis moins bon.» Un peu plus loin, il évoque l’ennui du portrait au passé, d’être depuis longtemps un sujet de thèse. «J’ai envie de penser à un prochain film, de m’amuser à refaire du théâtre l’an prochain, je n’ai pas envie qu’on me traîne avec les casseroles de tout ce que j’ai déjà fait.» Et, l’œil bleu galopin, «en plus, quand je revois la tête que j’avais à 25 ans, c’est une souffrance, quand même».

Alors revenons au temps. On va vous le faire court. Il y a d’abord chez lui la mesure et la durée. Ce que lui a appris la mise en scène d’opéra, dès 1969, qui consiste à «faire du théâtre sur de la musique, avec la musique ou contre, en tout cas sur un temps absolument mesuré, qui m’est donné et dont je ne suis pas maître». Cela lui permet aussi de mener dix choses à la fois, comme de remonter son Tristantout en tournant Persécution, tant sa carrière de réalisateur ne l’a jamais vraiment éloigné de la scène.

Il y a ensuite le désir. Le temps, c’est entendu, n’est jamais que du présent, mais celui de Chéreau ne se tient pas sur la crête du sable écoulé. Il devance au contraire le devenir. A Nanterre, il y avait tellement de spectacles qu’il n’avait pas le temps de les corriger. «Les corrections étaient dans le spectacle suivant. Mais c’est bien : on fait, on avance en faisant des films, en montant des pièces, et on entre dans un nouveau projet avec la masse des choses qu’il faut changer. Y compris ce qu’il faut changer en soi. Je me dis que je ne peux pas tout le temps régler les problèmes à coups de cette énergie physique qui me fait me déplacer, travailler avec les acteurs. Ce qui suppose d’être plus attentif aux gens, plus à l’écoute, les regarder mieux.»

Enfin, il y a la répétition et la différence. Chéreau, on le sait, a mis plusieurs fois en scène Dans la solitude des champs de coton de Koltès, et de façon chaque fois renouvelée. Ces trois aspects (durée, désir, répétition), le cinéma les lui apporte au centuple. Il y a l’image, temps mesuré, qui devient fixe, mais «fait de dynamiques différentes, piano, forte, fortissimo, et de rythme, lent ou rapide». Et surtout, le devenir palpable, quand on arrive le matin sur le plateau de tournage avec seulement le premier plan en tête. «Ça fait longtemps que j’ai renoncé à savoir quel sera le deuxième. Le plaisir, c’est de se faire peur au cinéma, de ne pas savoir ce qu’on va faire. Je suis toujours dans le désir d’un film que je n’ai encore jamais fait. Même si après on découvre qu’il ressemble aux autres…» Le changement, toujours possible et impossible à la fois, contradiction en soi. Impatience de la perception : «Je rêve toujours de changement, mais en réalité, ce n’est que des années après qu’on découvre qu’on est changé.»

Le cinéma, art du temps, permet justement d’accélérer cette sensation d’impermanence. «Si à chaque film on me redonnait les rushes trois mois plus tard, je le referais. Parce que la pensée, la réflexion, ne s’arrêtent pas. Pour ça, je suis incorrigible.» Et dans la vie privée ? «Là, c’est un autre truc, je crois qu’on fait tout le temps les mêmes erreurs. C’est ça qui est agaçant.»

(1) in Christian Biet et Christophe Triau, Qu’est-ce que le théâtre ?, Folio, 2006.

Chéreau en 9 dates

2 novembre 1944

Naissance à Lézigné (Maine-et-Loire).

1966

Directeur du théâtre de Sartrouville.

1973

Planchon l’invite à codiriger le TNP de Villeurbanne.

1976

Met en scène le Ring de Wagner à Bayreuth

1982

Directeur du théâtre des Amandiers.

1994

Prix du jury à Cannes pour la Reine Margot.

1998

César du meilleur réalisateur pour Ceux qui m’aiment prendront le train.

2001

Ours d’Or à Berlin pour Intimité.

9 décembre 2009

Sortie de Persécution.

Eric LORET

http://www.liberation.fr/theatre/2009/12/07/temps-qu-a-faire_597714

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Patrice Chéreau, un homme en mouvement

BILLET

La mort brutale de Patrice Chéreau m’affecte profondément, sans que je ne puisse me l’expliquer. L’impression de perdre un ami alors que je ne le connaissais pas. Enfin, je le connaissais comme un intervieweur de radio peut connaître la personne qui se trouve en face de lui, de l’autre côté de la table, face à un micro. C’est-à-dire dans un dispositif étrange, parfois paralysant, toujours tendu. Rien de naturel, même quand la pénombre du studio rend le dialogue plus fluide ou moins malaisé. Restent les yeux, la voix. Et le souvenir d’un Chéreau au sommet de son art, de ses arts, en révolutions permanentes depuis qu’il avait débuté. Un homme inquiet, au beau sens étymologique du terme, c’est-à-dire en mouvement.

Après le théâtre et le cinéma, après la mise en scène d’auteurs qu’il fut le premier à découvrir, après la réinvention des dispositifs scéniques aux côtés de Richard Peduzzi, combien, en France ou ailleurs, auraient choisi la carrière de rentier ? Chéreau fit l’inverse : ne jamais tourner le dos au monde. Etre disponible. Faire de la politique avec un mélange de subtilité et de salutaire brutalité, quand il fallait mettre les mots sur les choses pour ne plus étouffer, quand il devenait urgent, si récemment encore, de dire ou de dénoncer avec puissance, de prendre des coups, d’assumer ses risques. De l’art à la politique, un continuum laissait percevoir en lui, passant comme un charme, une intense définition de la citoyenneté, française mais peut-être surtout européenne.

Nicolas DEMORAND

http://www.liberation.fr/culture/2013/10/07/patrice-chereau-le-souvenir-de-sa-voix-de-ses-yeux_937764

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Chéreau, «un maître s’est tu»

Patrice Chéreau à Cannes en 2003, alors qu'il présidait le festival de film.
Patrice Chéreau à Cannes en 2003, alors qu’il présidait le festival de film. (© Reuters Photographer / Reuters)
RÉACTIONS

La mort à 68 ans du réalisateur a plongé le monde des arts dans l’émotion.

A l’annonce de la mort de Patrice Chéreau, lundi à Paris à l’âge de 68 ans, artistes et politiques ont salué «un très grand cinéaste, en plus d’un grand metteur en scène de théâtre et d’opéra», mais aussi «un homme magnifique».

Le directeur de l’Opéra de Paris, Nicolas Joel, qui avait été son assistant sur le fameux Ring de Wagner à Bayreuth en 1976, s’est dit «bouleversé».

Olivier Py, qui avait été «très soutenu par Patrice Chéreau» lorsqu’il avait été évincé de la direction du théâtre de l’Odéon en mars 2011, a fait part de «son immense tristesse». «C’était un metteur en scène d’une grande culture, et d’une extrême délicatesse, traversé par une inquiétude, même après tout ce qu’il avait fait. J’ai adoré ses films, que j’ai vu adolescent, il faut dire que c’est aussi un très grand cinéaste, en plus d’un grand metteur en scène de théâtre et d’opéra», a-t-il dit.

«Un maître s’est tu», a tweeté le président du Festival de Cannes, Gilles Jacob. «Patrice Chéreau a rejoint le Panthéon céleste du théâtre. Sa mort comme celle de Mastroianni est la fin d’un monde», a écrit sur Twitter le directeur de la MC93 Bobigny Patrick Sommier.

Le président François Hollande a salué «l’un des plus grands artistes français» qui faisait «partout dans le monde» la «fierté» de la France. «Il a incarné la décentralisation culturelle, notamment aux Amandiers, révélé de grands auteurs et des grands comédiens. Et comme cinéaste, chacun de ses films était un chef d’œuvre», poursuit le Chef de l’Etat, dans un communiqué publié dans la soirée par l’Elysée.

Mardi matin, Jean-Marc Ayrault a rendu hommage à un artiste dont «l’œuvre immense» a été «consacrée au bonheur des auteurs, des acteurs et des publics qui l’ont côtoyé».

«Du Ring du centenaire, vision révolutionnaire de l’œuvre de Wagner, de La Reine Margot, récit esthétique d’une fracture historique fondatrice, à L’Homme blessé, image douloureuse de la différence, il laisse une œuvre profondément humaniste, reflet des combats pour l’homme et pour la justice qui l’ont animé», ajoute le Premier ministre.

«Avec Patrice Chéreau disparaît l’un de nos plus grands artistes et une part de nous-même. Nous nous sommes construits au fil de ses films, de ses pièces, de ses opéras», a déclaré la ministre de la Culture Aurélie Filippetti à l’AFP. «C’était un homme magnifique, généreux, exigeant avec son talent et avec les valeurs qu’il incarnait», a-t-elle ajouté. Le maire de Paris Bertrand Delanoë a salué dans un communiqué «un artiste exceptionnel doté d’une imagination et d’une vision prodigieuses», tandis que le président de l’Institut du Monde arabe Jack Lang évoquait «un talent surprenant, étincelant». L’ancien ministre de la Culture a souligné qu’il «était un découvreur d’auteurs exceptionnels», comme Bernard-Marie Koltès.

AFP

http://www.liberation.fr/culture/2013/10/08/chereau-un-maitre-s-est-tu_937798

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    Patrice Chéreau, fils de l’image

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